PaL19

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Mr Martin m'a donné hier son absolution "

Paris ce 7 mars 1817

 

Il est trop juste, mon ami, que mon premier coup de plume soit pour toi, ayant été privée par mon indisposition nerveuse du plaisir de causer avec toi dans un moment où j'avais beaucoup de choses dont je voulais t'entretenir. Quant à ma santé, soit tranquille, Mr Martin m'a donné hier son absolution et ton père me laisse écrire, c'est tout dire. Actuellement c'est Gabriel, mais j'espère que demain matin nous te dirons qu'il va mieux avant que notre lettre ne parte.

Pour que rien ne m'échappe je vais prendre tes trois lettres de Cordoue et répondre aux articles qu'on m'a laissés. Je suis loin de vouloir te faire des reproches sur tous les événements fâcheux qui te sont arrivés par ton inexpérience. En les apprenant, je n'étais disposée qu'à te plaindre, et à regretter de n'être pas un petit oiseau pour pouvoir aller te donner mes soins ! Heureusement que tes lettres nous racontent tes aventures si naturellement, si véridiquement que je les prends et les vois tout juste ce qu'elles sont, et ne prend que la mesure d'inquiétude que le cas exige. Je compte d'ailleurs sur ta prudence et vois avec plaisir que tu l'as mise à profit pour ton érésipèle. Mr Guenée qui était très sujet à cette maladie ne s'en est délivré qu'en mêlant quelques gouttes d'eau de Cologne dans l'eau avec laquelle il se lave tous les jours le visage. Janin est d'avis que c'est bon comme fortifiant, mais comme on est rarement sûr de sa qualité, il préfère l'eau de vie. Il parait que ton second visage va bien aussi grâce à la farine bien distribuée de ton compagnon de voyage. Qu'il est bon ce brave voyageur d'avoir eu soin de toi, ah mon dieu que je voudrais le voir pour l'en remercier. Dis-lui bien que s'il vient à Paris, que notre soupe lui est offerte de bien bon coeur.

 

Tu peux aisément réparer la perte que tu as faite en route de tes pistolets, sac de nuit (bien essentiel), petit sac de coutil, chocolat ; mais la fameuse seringue sur laquelle reposait ma tranquillité, c'est difficile. Et les jarretières faites dans le pays de Don Quichotte que j'aurais bien vouloir voir depuis surtout que je m'avise de lire ses folies, il faudra bien s'en passer.

 

Me voilà à ta seconde lettre de Cordoue, mais attendu qu'elle regarde entièrement l'ami Philippe, je ne m'aviserai pas d'y répondre, il me ferait une belle moue de lui enlever ce plaisir là. Je t'en dirai seulement que la certitude que tu nous donnes à cette époque que tous tes maux tirent à leur fin nous a fait respirer. Nous serons encore bien plus à notre aise quand nous te verrons dater de Séville ; nous voudrions bien y placer la pensée de Gabriel, elle marche bien lentement à notre gré. Tu as bien raison d'être en colère contre Florian, c'est mal de tromper ainsi son monde. Ces auteurs poètes sont menteurs comme des arracheurs de dents.

 

Tu as bien dû t'impatienter d'être un mois sans recevoir de nos nouvelles, c'est comme tu as pu le voir l'incertitude de l'endroit où il faut les adresser, et non d'autres motifs. Non, mon pauvre ami, ne crois jamais que rien puisse nous distraire du besoin que nous avons de t'écrire, d'autant plus que nous sommes assez nombreux pour qu'il y ait une main disponible et toujours prête à t'instruire de ce qui se passe dans notre intérieur. Je m'arrête, me trouvant un peu fatiguée et ne voulant pas me faire gronder.

(maman)

 

 

« Un je ne sais quoi qu'on ne peut définir »

 

Paris ce 7 mars 1817

Tu sais, mon cher Prosper, comme Gabriel te l'a dit par sa dernière lettre, qu'il y a plusieurs maladies à la maison. Maman va beaucoup mieux, elle a eu un fort rhume qui lui a porté sur les nerfs, il ne lui reste plus qu'une grande faiblesse. Si nous avions un peu de beau temps, elle reprendrait ses forces très promptement. Pour moi je me porte bien à présent, grâce à la bonne petite poudre que tu connais. Si tu avais vu avec quel courage j'avalais toutes ces mauvaises choses, tu aurais été étonné. A présent c'est Gabriel qui est dans le lit de maman ayant la fièvre, Mr Martin va venir. Nous allons voir ce qu'il dira. Nous espérons que cela n'aura pas de suite, il grandit beaucoup dans ce moment ci, c'est peut-être une fièvre de croissance. Papa jouit d'une très bonne santé cette année, ce qui nous a fait un très grand plaisir. Sa vue ne va pas plus mal. Quant à toi il parait que tu es tout à fait guéri, tâche donc de bien conserver ta petite santé.

 

Ce pauvre parrain n'a pas pu recevoir ta dernière lettre, étant parti le jour où elle est arrivée. Il a pris son parti assez gaiement, on n'a point fait d'adieux, ce qui a mieux valu pour tout le monde. Nous avons reçu deux petits billets de sa soeur, un de Chartres et un autre de La Flèche. Il parait qu'ils soutenaient assez bien le voyage tous les deux. Hélas le pauvre parrain, il est regretté de toutes les personnes qui le connaissent. On a posé dans le salon la belle glace qu'il a eu la bonté de me donner, elle y fait un très bon effet.

 

Eh bien, mon cher ami, encore un mariage manqué pour moi. Il est dit que l'année 1817 ne verra point ta soeur mariée. D'ailleurs, comme je ne suis point pressée, je veux attendre ton retour. Dans ce mariage, il y avait beaucoup de choses qui me convenaient, mais il m'a été impossible de me faire au physique du jeune homme, qui n'avait pourtant rien de désagréable, au contraire. C'est un je ne sais quoi qu'on ne peut définir. Papa et maman me laissant parfaitement libre de faire ce que je voudrais, on l'a remercié ces jours derniers.

 

Je ne te dis rien de Sophie parce qu'on t'a écrit à son sujet. Tu as un peu jeûné de nos nouvelles, nous nous sommes trompés dans nos calculs. Nous avons écrit à Séville beaucoup trop tôt. Il est presque impossible qu'il n'y ai point quelques lacunes dans notre correspondance. D'après les détails que tu me donnes dans ta dernière lettre, il parait que Cordoue est une bien vilaine ville. Heureusement que t'en voilà dehors, car nous te croyons à Séville maintenant. Plusieurs personnes nous ont dit que c'était une très jolie ville, ainsi que Cadix. Te voici arrivé à la plus belle partie de ton voyage, dépêche-toi néanmoins de la laisser derrière toi.

 

Je crois que l'on ne t'a pas parlé du bal de Mr Loffet, je vais te donner quelques détails. Il y avait beaucoup plus de monde que la dernière fois, nous étions quarante dames à souper autour de notre fer à cheval, ce qui faisait fort bien. Ces messieurs avaient mis un beau lustre dans chaque pièce et avaient orné la première salle. Enfin la soirée a été encore plus brillante que les autres années. J'oubliais de te dire que pendant le souper nous avons eu une orgue qui jouait des airs toute seule, ce qui a fait grand plaisir.

 

Adieu, petit espagnol, je t'embrasse de tout mon coeur.

Ta soeur et amie

Prudence Piet

 

 

« Mon pauvre Gil Blas de S'en tirera-t-il »

 

Ce 8 mars 1817

Eh bien, mon pauvre Gil Blas de S'en tirera-t-il, comment vont les fesses de ton excellence ? Ah tu t'avises de faire claquer ton fouet et de faire le courrier. Pour peu que cela continuât, et que de 20 en 20 lieues tu fusses obligé de laisser repousser une peau à ton postérieur, tu pourrais bien ressembler au postillon de Calais, qui court toujours, et n'arrive jamais. De la chandelle et du suif, du suif et de la chandelle, voilà le vrai remède, mon cher ami, pour les gens qui comme nous ont la peau excessivement délicate. Quand j'étais vérificateur, mon derrière en usait presqu'autant que mes yeux. Je t'attends à ton second voyage et je te promets de t'en faire cadeau d'une belle demi-douzaine, seulement pour faire la güerre aux cordouens.

 

A propos de chandelle, celle de l'hyménée ne fait que s'éteindre et se rallumer pour moi, c'est assez te dire que mes 200 000 francs et leur appoint féminin sont flambés. Croirais-tu, mon cher ami, que cette princesse dorée a pris mes nageoires pour des ailes, et que me métamorphosant en papillon, elle s'est imaginé que je volerai de belle en belle, attendu qu'elle était âgée de 25 ans 1/2, moi de 26 ans 1/2. Son thermomètre est entre 30 et 36, et dieu merci je n'en suis pas encore là pour ses beaux yeux. Ayant été refusé pour avoir voulu prendre une femme trop âgée, j'en ai tiré les conséquences nécessaires qu'il fallait pour ne pas me brûler à la bougie, m'adresser à une beaucoup plus jeune. J'avais guigné dans certain bal certaine jeune personne de 19 à 20 ans, de la taille 19 à 20 pouces, gentille en proportion et bonne personne du reste, et sans me douter de tous les avantages qui résulteront pour toute la famille d'ici mariage s'il se fait, je m'y suis attaché comme aux numéros mis au hasard à la loterie qui devaient me rapporter un gain. J'ai bonne chance jusqu'à présent. Je m'explique. Il s'agit d'une demoiselle Magnen, fille de monsieur Magnen, ancien lieutenant criminel au bailliage de Châlons, qui a mangé toute sa fortune et qui est séparé de sa femme dont on a à ce qu'il parait garanti le bien. Il est receveur des contributions auprès de Grenoble où il vit tranquillement. Mme Magnen est une excellente femme. Il y a un frère de la demoiselle qui n'a que 17 ans, est fort intelligent et se destine au commerce. Je te vois te dire que jusque-là, il n'y a rien de bien avantageux pour Piet et pour la famille. Mais mon ami, il est bon que tu saches qu'il y a à Paris, faubourg Poissonnière, une maison de banque et de commerce sous la raison Vassal et compagnie, que Mr Vassal est le parent des Magnen, n'est pas marié et possède, au lieu de cette fortune d'enfant que la nature a si largement donnée à mon père et à ma mère, une fortune considérable en espèce dont il gratifiera vraisemblablement les Magnen. Il assure provisoirement à Mlle Zélie et par manière de petits cadeaux 80 000 francs. Mme Magnen demeure sur le même pallier que nos Desunguera (?). C'est ce dernier camarade de classe de Mr Vassal qui a fait les ouvertures, tout parait convenir à Mr Vassal. Tu sens bien, mon cher ami, que le mariage sera fort avantageux pour toi et pour Gabriel, et que ce n'est pas une des moindres considérations qui me feront passer par dessus tous les inconvénients qui sont à côté des avantages. Je presse mon père de terminer, il doit avoir un rendez-vous dimanche avec Mr Vassal : mardi on te rendra compte des résultats.

 

Le budget vient enfin d'être arrêté, après bien des discours pour et contre, les députés vont s'en retourner chez eux et nous laisser tranquilles pour quelques temps. Espérons que nous en profiterons pour mon mariage et mon avancement.

 

Je laisse à mon père à te parler de ton itinéraire que vient de nous tracer Mr Baillot qui sort d'ici.

 

Adieu, mon ami, je t'embrasse comme je t'aime.

Piet (Pascal)

 

 

" Songe que je t'ai fait une peau fine "

 

Ce 8 à 8 h 1/2 du matin

Je viens, mon ami, de prendre mon café dans mon lit, et je profite de l'instant que le père se coiffe pour babiller encore un peu avec l'espagnol. Gabriel est là auprès de mon lit, avalant des verres d'eau émétisés que Mr Martin lui a ordonné pour le débarrasser d'un excès de bile qui le tracasse depuis longtemps, et que le bon poisson lui faisait évaquer régulièrement tous les ans. Il en a déjà rendu, je t'assure une bonne quantité sans perdre sa gaieté, ce qui te prouve qu'il n'est pas question de maladie. Ton père ne t'écrira pas aujourd'hui, nous t'en avons assez donné. Mr Baillot nous a dit hier soir qu'il venait de t'envoyer l'itinéraire de ton retour qui aura lieu par le midi de l'Espagne, Malaga, Grenade, etc. etc. Ainsi j'en suis bien fâchée pour le petit Prosper, pas de voyage sur mer, excepté le petit passage pour arriver à Cadix qui est dans une île. Cela me contrarie assez, mais en carême, c'est le cas plus que jamais d'offrir à dieu des sacrifices. Avant de monter dans le vaisseau, si vaisseau y a, munis-toi d'eau de vie, préservatif du mal de mer. J'ai entendu dire aussi que de se coucher par terre réussissait quelquefois, fais en ton profit. Prends garde au coup de soleil, songe que je t'ai fait une peau fine. On t'a assez parlé mariage, je m'en abstiendrai pour aujourd'hui. Chacun est sensible à tes souvenirs. Pierre et sa femme te présentent leurs respects. Ah bon dieu, dit ce pauvre Pierre, quand irai-je donc chercher la valisse de Mr Prosper ? La lettre que tu viens d'écrire à ton parrain va lui être envoyée. Il parait qu'il soutient assez bien la fatigue de la route, ainsi que sa sœur !

(mère)

 

 

" Quand fais-tu porter ton lit et ton mobilier chez le notaire ? "

 

I y a longtemps, mon cher ami, que je ne t'ai écrit, et je suis tombé dans la faute commune. Tu as bien voulu m'excuser. C'est une raison de plus pour que je m'empresse de rompre le silence. Que n'es-tu au milieu de nous, mon cher ami ? Tu nous éclairerais des lumières que tu puises dans ta partie pour nous dire si tel ou tel mariage est avantageux, si telle ou telle maison de commerce à laquelle il sera rattaché est établie sur des bases solides ; enfin tu joindrais ton avis aux six autres, et notre assemblée de famille serait au complet. Que la providence, et messieurs Loffet et Baillot te ramènent donc promptement dans ces parages, car il est aussi cruel pour toi que pour nous que lorsqu'il s'agit de délibérer sur d'aussi graves affaires tu ne sois pas au conseil. Prudence est entièrement libre maintenant, et si ta réponse à la dernière lettre de maman est favorable à Mr Baillot, comme aussi si ce dernier accepte sa main, elle lui appartient. Pascal a aussi jeté sa plume au vent, et il a trouvé une jeune personne très espiègle et très enjouée qui fera un parti très prenable, si on réalise les avantages qu'on met en avant. Avec tant de projets, tu peux compter sur ta chambre à ton retour.

 

Mais tu dois dire : et toi, camarade, quand fais-tu porter ton lit et ton mobilier chez le notaire ? C'est ce qui a manqué d'arriver, c'est ce qui arrivera d'ici à trois mois quand même je ne serais pas second clerc, enfin c'est ce qui arrivera un jour de toute manière.

 

J'ai manqué d'être second clerc chez mon cousin, parce que celui qui en exerce les fonctions, ayant scu des premiers une vacance de Me clerc, s'était déjà mis à battre le pavé. Mais ayant consulté Piet, ce dernier qui est fort content de lui, lui dit qu'il le regrettait, et que lorsque sa place de Me clerc serait vacante, il pouvait être sûr de l'avoir. Là-dessus, ce second clerc, qui parait lui être très attaché, dit que cette certitude lui suffisait, et qu'il cessait dès lors ses démarches. Ainsi c'est une affaire manquée. Mais comme Fourchy, le maître clerc de Piet, est prêt à s'établir, les choses se trouveront mieux arrangées par là pour tous. Car Piet de son côté aurait été d'ici à 4 ou 5 mois sans avoir personne qui connût l'étude. Et d'un autre côté, je serai bien aise d'avoir ce second clerc pour mon chef d'étude parce qu'il est fort doux et fort complaisant. Et d'ailleurs, quand on monte dans un grade, on est bien aise d'avoir un supérieur qui fait ... le sien, parce que trouvant des difficultés et des choses qu'il ..... son second se trouve dans le même cas. Le temps m'empêche de causer plus longtemps. Je quitte ma plume avec regret, mais je la reprendrai incessamment. En attendant, je t'embrasse de tout mon coeur.

Ton ami Philippe