PaL17

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Coûte que coûte, avoir un violon "

Baalbek - Mosaïque des sept sages:

Calliope, entourée de Socrate et les sages

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Sept_sages_de_Gr%C3%A8ce#/media/File:NMBSevenSagesMosaicBaalbekRectified.jpg

 

Paris ce 19 février 1817

 

Où étais-tu beau pastoureau, pendant que nous faisions les aimables auprès de nos danseuses. Dans quelques mauvais chemins, peut-être à jurer contre des muletiers, ou dans quelqu'auberge dégoûtante, faisant toi même ton omelette, pour qu'on n'y mit pas par mégarde de la viande à mille pattes. Au surplus que tu fusses où tu voudras, tu as vraisemblablement eu des compensations qui t'ont dédommagé des fatigues et de l'ennui du voyage. Mais nous le lendemain du bal, quid ? Les musiciens à payer, les meubles à remettre en place, des quinquets à nettoyer, de la poussière à avaler et des boutons à faire disparaître, en graissant les parois et en poussant(?) à la peau ! Après une mûre délibération, mon ami, nous avions calculé que Philippe et moi payions les violons (sur le pied de 36 francs), et maman faisant un souper avec les envois des cousins et amis, il ne nous en coûterait pas plus que de donner des gâteaux et du punch pendant toute la soirée. Nous voyons d'ailleurs en perspective cette bonne manne(?) que sont les danseuses, quand elles ont des violons distingués pour les faire sauter, et cette hilarité qui se répand sur la ???ffle de certains jeunes gens, quand on parle par hasard tout après d’un souper en règle, et nous nous trouverons plus que remboursés de nos frais et avances. Je me dirigeai donc huit jour avant le dimanche gras chez Mr Marque afin de ne pas le manquer. Mr cette année, me dit-il, c'est un prix fait : 120 francs. Le diable l'emporte, 120 francs j'aimerais mieux danser avec les pincettes. Alors l'ami Philippe, de voler chez Weber. Mr, c'est 120 francs. C'est un prix fait comme des petits pâtés, le corps du musicien a arrêté de ne pas marcher à moins, et vous prendriez l'aveugle et son chien qu'il vous en coûterait tout autant ! Je prenais déjà mon parti, et je proposai de mettre des glaces à la place d'un violon ; mais maman, qui avait pris trop tôt les devants, avait fait des invitations dans le haut rang avec ce nota bene assommant : il y aura un violon, de sorte qu'il fut décidé qu'il fallait, coûte que coûte, avoir un violon. Je fus trop heureux de trouver Verdure et Failly pour 72 francs, encore est-ce à la connaissance de Mr Baillot que je dois l'avantage d'avoir eu la préférence, car ils étaient engagés pour le même prix dans une autre société. Enfin, mon cher ami, tout est terminé, notre bal était charmant : franche gaieté, abandon raisonnable, pas de licence, souper abondant et abondance de soupers, il a fini à trois heures du matin. Hier, nous sommes allés chez Mme Lamarre, où l'on s'est beaucoup amusé aussi. Il y avait plus d'échaudés* que de coutume, et des rafraîchissements suffisants en bière et en vin. Dimanche prochain, nous dansons chez Mr Loffet neveu. Ainsi tu vois que nous ne nous apercevons pas trop du carême.

 

Je n'entends pas plus parler de mon mariage que s'il n'en n'avait jamais été question, aussi je n’y pense plus guère, et le seul espoir qui me soutient encore, c'est qu'en pareille circonstance, l'urbanité française exige une réponse.

 

Il se présente en ce moment un parti pour Prudence, mais il n'est pas encore bien clair que ce mariage là réussisse. Il s'agit d'un neveu de Mr Duportail, qui est sous-chef à la préfecture, avec un traitement de 3 000 francs et 16 000 francs de biens et fonds à lui acquis. On lui trouve de trop beaucoup de cheveux blancs, du tabac, une grosse lèvre et 31 ans. Du reste, le jeune homme a d'excellentes qualités et ne déparerait pas je crois notre famille. Les emplois sont si précaires aujourd'hui que nous balançons et gagnons du temps pour voir s'il ne nous écherra pas mieux. Le hasard nous sert toujours mieux que le reste, attendons en silence.

 

Je t'embrasse de toute mon âme, et je laisse, mon cher ami, aux autres à te donner des nouvelles de la famille.

Piet (Pascal)

 

* ÉCHAUDÉ. s. m. Espèce de pâtisserie faite de pâte échaudée. Échaudé au sel et à l'eau. Échaudé au beurre. Échaudé de Carême. Échaudé aux oeufs.

Dictionnaire de L'Académie française, 5ème Edition, 1798

 

 

 

" ...que s'il venait à faire une ouverture nous fussions ferrés sur tous les points "

 

Paris ce 21 février 1817

Ton frère t'a nommé, mon cher Prosper, une des demoiselles pour laquelle il y a eu une entrevue le dimanche gras à notre bal, il est tems que je te dise que l'autre était Sophie, que le prétendu était un autre neveu à Mr Duportail, que ce neveu est dans une maison de commerce, qu'il se serait arrangé d'une des demoiselles Delamarre en s'associant avec le père, mais que Sophie, toujours difficile, ne trouve pas ce parti assez avantageux pour elle et que lui de son côté s'est déclaré pour Adèle. Je te vois froncer le sourcil, mais sois tranquille, il résulte de tout cela que c'est un projet tombé dans l'eau. Quant à nous, cela mérite attention, et je t'assure que nous faisons des réflexions de toutes les couleurs. Ta soeur convient beaucoup ainsi que notre famille au jeune homme. Lui, sans avoir rien qui attire au premier coup d'oeil, n'a rien qui éloigne. En cherchant à approfondir la chose il y a beaucoup de convenances. Ces jeunes gens sont trois frères, étant unis entr'eux comme vous. Ils ont une soeur très bien mariée sous le rapport de la fortune, elle réside en Auvergne. Le dernier des frères a aussi une place à la préfecture ; il est, ainsi que son aîné, protégé d'une manière affectueuse par messieurs de Chabrolles, préfets l'un à Paris, l'autre à Lyon. Tous deux comptent avec raison sur leur avancement prochain. Ta soeur aurait l'avantage de rester avec nous les premières années de son mariage, avantage auquel elle attache, comme nous, un grand prix ! Il faut donc tout peser avant de prendre un si grand parti, c'est pourquoi nous avons demandé tout le carême. On tâchera néanmoins de se voir d'ici là pour se mieux juger avant de rendre réponse. De ton côté, mon pauvre ami, tu auras le temps de nous donner ton avis, d'abord sur cette affaire-ci, qui dépendra je crois de nous, la personne en question ne s'occupant que de trouver une jeune personne qui lui convienne, une famille qui lui serve d'appui et ne tenant pas à la fortune. Je te demande aussi de nous dire dans toute la franchise de ton coeur ce que tu penses sur une idée qui nous est venue et sur Mr B. qui l'a fait naître. Voici le fait. Je t'ai déjà dit que depuis ton voyage nos relations étaient plus intimes et plus fréquentes avec lui et son associé. Plusieurs remarques que j'ai faites m'ont fait penser qu'il songeait peut-être à épouser ta soeur (ayant dit un jour qu'il ne tiendrait pas à la fortune s'il trouvait une femme qui put faire son bonheur). Cette pensée qui s'est communiquée de suite à ton père, tes frères et ta soeur a été encore le sujet de vastes réflexions entre nous, dont le résultat a été que sans trouver dans cette alliance toutes les convenances, qu'il y en avait beaucoup aussi, qu'il y a un avantage bien réel du côté de la fortune, un bien positif pour toi qui te trouverais tout naturellement attaché pour toujours à cette maison d'une manière lucrative, et que tu pourrais prévoir le moment d'en devenir l'associé. Ce serait là un point bien déterminant pour ta soeur. Si enfin Mr B. se déclarait, mais il en est un autre sur lequel il est essentiel de s'instruire, c'est de connaître son caractère, ses moeurs, sa capacité, ses ressources s'il lui arrivait quelques revers dans ses affaires commerciales. Toi seul mon ami, peut nous éclairer sur toutes ces choses, et je t'engage à le faire aussitôt que tu auras reçu cette lettre, afin que s'il venait à faire une ouverture nous fussions ferrés sur tous les points. Si nos conjectures portent à faux, qu'il ne songe pas à nous, tout ce que tu nous auras dit sur son compte deviendra inutile et demeurera dans l'oubli. Voici l'idée que je me suis faite de lui : je lui crois le coeur bon, aimant à rendre service, la tête faible dans les grands événements, l'humeur très inégale suivant la disposition d'esprit ou de corps dans laquelle il se trouve. Susceptible malgré cela de rendre une femme heureuse, bon fils. Dis-moi si je me suis trompée. Mon imagination qui trotte toujours plus vite qu'il ne faudrait, se figure qu'il attend ton retour pour se déclarer, mais alors il ferait bien de l'accélérer pour être certain que l'oiseau ne lui échappera pas, mais je le crois très lent à prendre une résolution. Combien nous voudrions te tenir, mon cher enfant, dans toutes nos sollicitudes de famille ! Il faudrait toute la philosophie des sept sages pour ne pas perdre patience quand on songe qu'il faudra au moins un mois avant d'avoir ta réponse.

 

Nous attendions aujourd'hui une lettre de toi, mais qui sait si le jour de courrier tu n'étais pas dans une route bien isolée, où il n'y a pas plus de poste que de provisions dans tes auberges. Pauvre malheureux, pousse donc ta brouette, mais pousse la donc plus vite.

Ton parrain est déterminé à partir avec sa soeur, le jour est fixé et les places arrêtées pour le 3 de mars. Je redoute cette époque pour plus d'une personne ! Heureusement qu'ils ne feront pas d'adieux.

 

Tu es je l'espère à Cordoue, et cette lettre te trouvera à Séville, quand donc cesseras-tu de nous tourner le dos ?

 

Je te quitte, mon ami, non sans t'embrasser de toute mon âme.

Ta tendre mère

 

 

" Ce monde là n'est pas malheureux "

 

Ce 22 février

Quand écrit-on à Prosper nous disait ce matin Philippe en descendant de son cinquième(?) pour se rendre à son étude. Ce matin, tout à l'heure, lui répond-on. En ce cas, je ne serais pour rien dans la correspondance. Il se trompait puisque je commence par te donner de ses nouvelles. Il a dans ce moment et depuis quelques jours mal aux yeux ; mais il ne parait pas que le mal doive devenir sérieux. Il n'en a pas moins dansé dimanche, il ne dansera pas moins demain. Son cousin pense que la place de second clerc dans son étude lui échoira dans peu de temps. Il l'attend avec patience en suivant très régulièrement son plan de travail à l'étude de Mr Jalabert, ses conférences tous les mardi et prenant ses leçons d'armes, ce dont ses pantalons ne se trouvent pas toujours bien.

 

Gabriel, le grand ordonnateur de la maison dessine en ce moment. Mlle Prudence fait la paresseuse. Ta mère s'éveille tout doucement pour nous faire déjeuner dans une heure. Le gros Pascal est toujours dans ses draps, et il est huit heures et demie, d'où tu concluras que tout ce monde là n'est pas malheureux. En attendant que les uns et les autres viennent me tirer du secrétaire, je vais continuer de jaser avec toi.

 

Le mariage est le principal objet de nos entretiens maintenant : cependant il n'y a encore rien que de bien incertain dans tout ce qui nous occupe. Enfin, c'est un sujet intéressant à traiter et qui ne présente pas pour le papa de grands tourments lorsqu'il n'y a pas de démarche à faire, lorsqu'on ne marchande pas pour la note. Prudence prend cela bien raisonnablement, de sorte que si la chose a lieu elle le trouvera bon, si elle manque, ce ne sera pas pour elle un grand chagrin.

 

On nous annonce que nous n'aurons plus de gelées, que l'année se trouve avancée d'un mois pour la récolte prochaine. Tout ce que j'y vois de plus vraisemblable c'est que nous aurons bientôt les beaux jours et que mes promenades du soir seront plus agréables. Nous avons hier pour la première fois dîné totalement sans lumière : c'est à mon avis être hors de l'hiver. Ne crois pas cependant que nous en soyons à ne plus nous chauffer. Ta maman aura encore besoin de fouiller dans ses petites boites avant que nous en soyons là.

 

Nos fonds publics restent ici au taux d'élévation où ils s'étaient portés il y a quelques temps. Le gouvernement marche avec fermeté, et l'on espère que tout ira bien. Mr le duc d'Orléans est venu passer quelques jours à Paris, et reparti, dit-on, pour chercher madame qui va venir faire ses couches ici. On parle encore tout bas de la grossesse de la duchesse du Berry. Le roi se porte fort bien. Nous en avons des nouvelles positives par un médecin de sa maison que nous avons occasion de voir quelquefois chez Mme Barrairon.

 

Je t'embrasse, mon bon ami, pour moi et pour ceux qui ne figurent pas aujourd'hui parmi ta correspondance, bien tendrement.

(papa)