PaL11

Paris ce 28 décembre 1816

 

Il me semble, mon cher ami, qu'il y a bien longtemps que je me suis entretenu avec toi. La main encore fatiguée d'une besogne aussi désagréable que multipliée dans ce moment ci, celle des expéditions. Je prends la plume et vient me délasser en causant avec toi quelques instants. Les détails de diverse nature que tu nous donnes sur la ville que tu habites momentanément ne peuvent que nous faire souhaiter plus ardemment ton retour. Je pense que tu ne t'y amuses pas beaucoup, et puisque tes affaires commerciales languissent, il est à désirer que tu viennes à Paris palper les mêmes émoluments avec beaucoup moins de désagréments. Mais hélas ce retour ne se fixe dans notre idée qu'au mois de juin prochain, et nous nous apercevons avec déplaisir que nous n'avons pas encore commencé l'année.

 

Cette époque de commencement d'année donne moins de carrière à notre imagination qu'aux années précédentes. Les bourses des autres se resserrent. Les nôtres quoique très petites trouvent plus d'occasions de se vider. Les demoiselles vous recommandent et vous font même une loi de ne pas manquer à acheter des bonbons. Tu n'es plus là pour les avoir à bon marché. D'un autre côté, le nombre des visites augmente, la toilette devient plus soignée. Il faut presque du talent pour satisfaire à tous ces besoins avec d'aussi faibles moyens.

 

Il y a longtemps que je n'ai vu Mme Lafitte et les petites cousines, mais je compte sur le premier de l'an pour faire ma paix avec elles. Armé d'oranges et de diablotins, on me ménagera pour tomber sur mes poches, et en les vidant, je repousserai victorieusement toutes les inculpations. C'est ainsi que les babioles arrangent tout.

 

L'ami Lafitte a toujours une santé aussi chancelante. Les satisfactions morales ne viennent pas le sauver de cet état languissant. Il n'a pas encore touché un sou de son patron, et il peut à peine concevoir de toucher quelque chose de longtemps. Il n'a donc gagné que le logement et la table jusqu'à présent. Malheureusement la patience et la fermeté d'âme n'est pas la ressource de ceux qui souffrent depuis longtemps. Ces deux vertus vous abandonnent promptement quand on est travaillé sans relâche par un destin contraire.

 

La partie administrative devient tous les jours moins belle et plus rebutante. Mr Barrairon ne connaît plus de bornes, il bouleverse tout, et ne suit plus d'autre guide que son ambition et sa fantaisie. Le ministre lui lâche la bride en aveugle, et dieu sait à qui il a à faire. Les pamphlets qui se répandent contre Mr Barrairon, et qui font connaître sous le rapport des mœurs et de la politique les parties honteuses de sa vie privée (et administrative), ne font apparemment aucun effet sur son esprit ; ou cet effet est détruit par les adulations que certains lui prodiguent assidûment. Et ce sont ces mêmes gens qu'il est prêt à placer à la tête de son administration, et dont les employés de tous grades sont exposés à être les très humbles valets. La seule consolation que ces derniers puissent trouver, c'est dans l'idée qu'un pouvoir si monstrueux est nécessairement éphémère et passager, et doit être promptement suivi d'une chute sans retour.

 

Mais écartons les tristes idées. Nos lettres répondraient trop peu aux tiennes. Tu nous compte si gaiement tes aventures, que le meilleur pessimiste sortirait un instant de son caractère pour en rire avec toi. Les commandes du jour de l'an ont-elles heureusement influées sur ton commerce? Je te vois d'ici faisant valoir, avec ton éloquence espagnole, les brillants échantillons qui parcourent avec toi l'Espagne sur le dos des mulets, faisant connaissance avec les curés pour leur vendre des orgues de barbarie, avec les dames pour les éventails, avec les juifs pour les lunettes, avec les troubadours pour la musique. Que de mouvements et de soucis.

 

C'est bien autre chose dans notre état. J'ai fait un grand voyage ce matin en allant rue de Sèvres au bout de la rue du Bac, et me suis transformé en homme de cour en allant, avec ce bel habit bleu que tu me connais et un gilet noir, faire signer un contrat de mariage à un maréchal. C'est là que j'avais aussi à exercer mon éloquence et à faire usage de tous ces termes moelleux de la bonne société.

 

Mais j'oublie en causant ainsi que je dois aller manger des crêpes chez notre cousine Piet, et y jouer un boston. Je te quitte donc et comme d'ici au jour de l'an nous ne pourrons plus nous parler.

 

Je te souhaite une bonne année qui s'écoule rapidement jusqu'à ton retour, et sans événements funestes.

 

Je t'embrasse de toute la tendresse de mon âme.

Ton frère et ami Ph. Piet

 

 

Je ne veux pas être la dernière à te souhaiter la bonne année, mon cher ami, ainsi reçoit tous les vœux que forment pour toi ta sœur. Tu sais qu'ils sont bien sincères. Je ne peux t'en dire davantage étant pressée par l'heure du courrier, mais soit tranquille, je m'en dédommagerai après le premier de l'an.

 

Adieu, mon cher Prosper, je t'embrasse comme je t'aime.

Prudence Piet

 

 

Paris ce 31 décembre 1816

 

Nous ne voulons pas, mon cher ami, que le courrier parte sans te poster de nos nouvelles et cependant tout conspire pour rendre notre entretien sinon impossible au moins fort court. Il fait à peine jour à huit heure et demie. Ta maman se lève et est pressée de se disposer pour recevoir le menuisier qui vient de bonne heure pour certains arrangements de rideaux. Moi j'ai généralement assez de besogne le matin et plus dans ce moment ci que dans un autre, m'attendant à changer incessamment d'administrateur, d'après la nouvelle organisation qui paraîtra aujourd'hui ou demain. Philippe charge le tableau sur ce dernier objet. Il n'y aura rien de changé à ce qu'il semble pour la manière de travailler, pour nos relations avec les administrateurs, le directeur général. Le nombre des administrateurs sera réduit à cinq au lieu de sept à mesure des vacances, ce qui ôte tout espoir de parvenir à l'une de ces places. La distribution des décorations est indéfiniment ajournée. Il n'y a rien de changé non plus pour la qualité du traitement : ainsi patience. Il en serait autrement qu'il faudrait encore se faire au nouveau mode.

 

Nous avons beaucoup ri du plissage des chemises. Donne nous de temps à autre quelques idées sur les différences qui existent entre la vie espagnole et celle française, sur les usages tant pour le matériel que pour le personnel. Je te plains de n'avoir pas plus de moyens de récréation puisque tu ne fais pas d'affaires, ce qui jette dans ton existence une monotonie fort désagréable. Tu as peu à écrire, je présume. Profite de ce que tu peux écrire posément pour soigner ton écriture, point si utile ou au moins si agréable dans ton état. Je présume que tu sauras à ton retour parler la langue espagnole comme un indigène. Tu as sans doute l'avantage de pouvoir te procurer les livres les plus estimés dans la langue de cette nation. Ne perd pas l'occasion d'en prendre connaissance. Je n'ai pas besoin de te recommander discrétion pour tout ce qui tient à la religion et à la politique.

 

Je t'embrasse pour moi et pour tous ceux qui ne pourront pas ce matin te donner leur petit mot. Tu ne tarderas pas à recevoir plus ample correspondance. Ne soit pas chiche de la tienne. Tu sens qu'une lettre d'Espagne est toujours la nouvelle la plus intéressante pour le moment dans la maison.

(papa)

 

 

Je t'avais, mon ami, destiné ma soirée d'hier, mais la petite nièce Piet m'ayant envoyé demander si je voulais profiter d'une loge aux Variétés, je me suis laissée entraîner à cause de ta sœur qui n'a guère d'occasions de plaisir. Quant à moi, j'aurais passé ma soirée bien plus doucement avec toi. D'autant plus qu'aujourd'hui il n'y a pas moyens d'écrire autre chose que des chiffres toute la journée, et puis remplir toutes les petites boites, faire les petits paquets de chacun, etc., etc. Quelle dure journée qu'un 31 décembre. Comme je vais faire fermer ma porte, et demain les visites, les embrassades, les étrennes, les bonbons. Quel beau jour pour les uns, quel sot jour pour les autres. Dans tout cela, il nous manquera l'essentiel dans notre intérieur en nous souhaitant la bonne année ; et le vœu unanime sera de te revoir au milieu de nous bien avant l'époque que le cher calculateur a bien voulu fixer.

 

Adieu mon cher fils, je t'embrasse pour la dernière fois de 1816 avec autant de tendresse que je le ferai toute ma vie. Je t'en promets de belles pour la première fois que je t'écrirai.

(maman)

 

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" ... pour la dernière fois de 1816 "