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Paris ce 14 décembre 1816

 

Tu poursuis, mon cher ami, un voyage semé de quelques traverses provenant de la situation et des usages des lieux que tu parcoures ; et nous voyons par la gaieté qui anime ordinairement tes lettres que tu les surmontes avec courage. Nous te suivons avec bien de l'intérêt au milieu de ces petits écueils dont notre inquiétude ne peut raisonnablement et heureusement s'effrayer. Tant que ton histoire sera celle ordinaire des voyageurs, nous n'aurons qu'à nous en féliciter puisqu'elle rendra ton retour plus désiré et mieux senti. Nous t'attendons avec impatience à Madrid, où les affaires commerciales seront infailliblement plus brillantes, et les agréments du voyage moins rares. Une bonne et saine nourriture, la diversité des choses qui se présenteront à ta vue, l'aspect d'une cour étrangère chez elle, tout contribuera à te fortifier et à te distraire. Tu entreras ensuite dans la belle partie de l'Espagne, et le déplaisir que tu éprouveras à t'éloigner de nous sera détruit par l'idée que cela avance le jour de ton retour. Prends donc patience avec nous.

 

Lafitte m'a dit aujourd'hui qu'il t'envoyait une bonne recommandation pour Malaga. Je crois que cette ville n'est pas comprise dans l'itinéraire que tu nous traces en ta dernière lettre. Dans tous les cas, je lui en ai fait mes remerciements. Nous sommes amis, Lafitte et moi, par un nouveau lien, et nous allons nous voir d'obligation tous les mardi soir. Il entre dans la conférence dont je fais partie. C'est une bonne acquisition pour nous sous le rapport tant du travail que du caractère.

 

Tu sembles penser que tu auras bien à faire, une fois revenu, pour te mettre au courant de la politique, des nouvelles contredanses, des salons, etc. Ton ouvrage ne sera pourtant pas grand, surtout pour les contredanses. Pas d'argent, pas de suisse ; et nous sommes aussi gueux les uns que les autres. Je n'ai plus là le frère qui contribuait avec moi et savait choisir, et j'ai en conséquence borné mes efforts à me fortifier sur les anciennes, et à les savoir toutes par cœur. D'ailleurs j'ai d'autres occupations plus sérieuses auxquelles je suis bien aise de me donner principalement pour être en état de choisir la première porte d'entrée chez le cousin qui me porte un attachement particulier. Il faut que chacun se pousse le plus promptement possible. Et ce qui doit nous flatter, c'est que chacun de nous aperçoit des débouchés à peu près sûrs. Il n'y a que la Prudence dont le sort futur ne se découvre pas encore à nos yeux.

 

Je t'embrasse bien tendrement.

Ton ami Ph. Piet

 

 

 

" Point de bonbons, point d'étrennes "

 

Nous avons toujours quelques petits accidents lorsque nous allons dîner chez Mme Delamarre, et ce dîner revient au moins une fois par an. Dimanche, nous croyions pouvoir faire exception à la règle générale. Le temps s'annonçait bien dès le matin, c'était comme un jour de printemps, grand vent, force poussière et beau soleil. De plus, une petite indisposition de la sœur était entièrement dissipée. Mais la journée n'était pas passée. A 4 heures, il tomba de la grêle, ensuite de la pluie, comme il n'en est jamais tombé. Je me lance alors à travers l'orage et vais chercher un fiacre à la place du Caire. Il nous mène sans rien dire, et quand nous sommes arrivés, il demande deux courses, pour être venu de la place à la rue Bourbon Villeneuve et de là à la rue des Deux Portes. Pascal, qui avait son argent prêt ne voulut pas se disputer avec lui et lui donna quelques sols de plus, parmi lesquels se glissa une pièce de 40 francs. Pascal ne s'en est aperçu que pendant le dîner, et de suite il a couru à la place, et il n'a pas pu retrouver son homme d'autant moins qu'il se trompait de rouleur. Le lendemain nous avons couru aux places, Pascal a été à la police donner le plus de renseignements possibles sur son compte, grande voiture verte en dehors et grise en dedans, cocher moyen âge, pris fumant à 4 heures et demie, mais on n'avait pas le numéro de sorte que c'est difficile à retrouver. La pièce est encore à venir. En conséquence de cette perte, point de bonbons, point d'étrennes. Aussi bien je ne crois pas qu'il y en aura beaucoup cette année. L'on ne voit point encore d'oranges. Pour toi, tu vas en voir bientôt, tant mieux. Je voudrais déjà que tu sois bien loin parce que plus tu t'enfonceras, plus tu te rapprocheras de nous. C'est ce que souhaite de concert avec tout le monde ton commis futur lorsque tu seras négociant.

G. Piet

 

 

" Le quart d'heure de Rabelais"

 

Paris ce 19 décembre 1816

 

Tu as raison, mon pauvre ami, chaque pas de plus que tu fais en Espagne raccourcit ton absence ; je voudrais déjà que tu fusses à Cadix, parce que j'espère que ce sera le point le plus éloigné de ton voyage, et quand nous en serons à dire il revient, nous serons tous bien contents ! D'après le calcul de ta lettre de Valladolid du 3 décembre, tu as dû arriver à Madrid du 9 au 10. Tu vas y séjourner quelques temps, t'y délasser de la fatigue que tu as éprouvée, te restaurer l'estomac, et prendre là une provision de santé pour le reste de ta course. En parlant provision, comment n'en avais tu donc pas fait, d'après tout ce qu'on t'avait dit, et as-tu risqué de mourir en route ? J'espère que tu n'y seras plus pris, et que tu ne feras plus de ces petites économies qui te donnent la fièvre, point de ces petits tours de force qui me font trembler, je t'en conjure, mon cher cavallero !

Es-tu arrivé enfin à ces belles allées d'orangers et de citronniers ? Es-tu enchanté des beautés de la capitale ? As-tu chaud. Fais-tu de la musique. Si tu ne trouves pas à louer un violon, prend une guitare, fortifie toi sur cet instrument, tu donneras ensuite des leçons à ta sœur qui a abandonné complètement cette partie de son éducation. Tu as emporté avec toi, dit-elle, son émulation. Le philosophe ne pouvant pas du tout te remplacer de ce côté-là, elle t'attend.

 

Tu ne nous as pas dit quel genre de commerce on fait à Bilbao, on ne nous en dit rien non plus dans le dictionnaire. Il est vrai que tous les auteurs se ressemblent, leurs récits sont souvent comme les songes agréables dont il ne vous reste rien à votre réveil que le déplaisir d'avoir été trompé dans vos espérances. Tu dois boire maintenant du bon vin, ou tu n'en boiras jamais. Tu as cela de plus que nous, car il est tellement augmenté que nous nous réduisons sur cet article. La pièce de Mâcon* qui nous avait coûté 215 francs revient aujourd'hui à 280 de qualité inférieure, et il faudra mettre 300 pour remplacer ce dernier. Nous payons aussi le pain 18 sols les quatre livres, et nous sommes heureux, car au dehors de Paris il coûte suivant les endroits, 1franc(?) 2, 1franc 4, même davantage. Tout est à l'avenant, chacun a ses sacrifices à faire, mais chacun est triste, le temps y prête encore, nous avons des pluies continuelles qui nuiront peut-être aux semences ! Heureusement que le froid reprend depuis hier, ce qui me pince fort mes pauvres nerfs, mais avant le bien particulier, désirons le bien général.

 

Ce 20

Ta lettre du 9 que je reçois à l'instant, mon ami, nous confirme que tu es enfin à Madrid, et que tu as reçu nos lettres. Lecture délicieuse pour toi, et qui t'auras bien dédommagé de la privation que tu as éprouvé à cet égard, ce qui ne doit plus t'arriver si tu as le soin de nous indiquer toujours à temps les villes où il faut t'adresser notre correspondance, afin qu'elle te précède. Tu as dû recevoir encore à Madrid nos numéros 8 et 9 ; ainsi nous voila au courant. Comme c'est demain jour de courrier, je m'empresse de répondre à l'article qui me concerne. Tu me recommande de la quiétude relativement à ta jeunesse et à l'absence journalière de nos conseils. Ne crains rien, ton père et moi avons à cet égard la plus grande sécurité, connaissant à fond ton cœur et tes principes. Nous sommes dans l'intime confiance que notre Prosper espagnol nous reviendra notre Prosper français, plein d'honneur et de sentiments délicats !

 

L'affaire de la pipe et du tabac ne m'a pas occupée longtemps, je t'assure, je la voyais trop éloignée de tes goûts et de tes manières pour la craindre.

Ton parrain continue d'aller mieux, il se fait tout doucement à l'idée d'aller à Nantes ; de manière que le moment du départ arrivera sans qu'il éprouve de grandes secousses, du moins je l'espère. Il a d'ailleurs trouvé juste et à temps le seul remède pour supporter les événements fâcheux de la vie avec résignation, notre sublime religion. Il trouve de plus de ce côté là un bon renfort dans sa sœur.

 

J'ai vu avec plaisir que tu t'occupais un peu de dessin, tu en as eu quelques notices en pension, tu peux t'en amuser dans tes moments d'oisiveté, chose essentielle à éviter.

 

Voici le quart d'heure de Rabelais qui s'approche terriblement ; la fin de l'année et le commencement de l'autre, faire ses grands comptes, son budget, songer aux étrennes, s'aviser au moyen de remplir toutes mes petites boites. Bon dieu, bon dieu, quel casse-tête d'être misérable, tout cela irait si bien si je pouvais tailler dans le large. Heureusement que l'état des remises est, dit-on, signé, qu'on les recevra pour le premier de l'an, et que, quoi qu'en dise le pauvre père, nous en aurons chacun notre petite part ; car il n'aura jamais le cœur assez dur pour tout empocher, j'en réponds.

 

En calculant serré, cette lettre doit arriver juste le jour de l'an. Je me fais un plaisir, mon cher enfant, de t'embrasser le premier malgré le droit d'aînesse du vérificateur, et de te souhaiter : continuation de bonne santé, grandes affaires commerciales, point d'ennui, toujours du courage, meilleure nourriture, le plus prompt retour possible ; et c'est là le nec plus ultra des souhaits de ta mère.

 

As-tu vu ton premier violon, que Mr Hay t'avait indiqué ?

 

As-tu fais usage du petit meuble de toile cirée que ton père t'avait fait faire ?

 

Adieu, mon cher fils, je t'aime de toute mon âme. Le gros Pascal qui attend ma lettre t'embrasse sur les deux joues.

 

* pièce (de vin) : tonneau de 228 litres environ

 

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Pas d'argent, pas de suisse "