Pa1

Paris, le 2* septembre 1816

 

Mon cher ami,

 

Maman m'a dit l'offre aimable que tu me faisais de prendre dans ta garde robe ce qui me ferait plaisir ; j'en ai profité : ton habit bleu, tes deux pantalons verts, et le plus propre de tes gilets noirs sont tombés en mon pouvoir, et viennent augmenter mes moyens d'habillement pour l'hiver.

 

Je suis chasseur, et vais être spadassin, c'est à dire apprendre les armes. Pour un chasseur, j'ai tout ce qu'il faut ; de l'activité, un réveil matinal, peu d'attachement pour mes habitudes urbaines, de la fermeté pour répondre aux gendarmes qui me demandent mon port d'armes : on me conteste une seule chose, l'adresse : parce que je n'ai rien tué dimanche dernier. L'adresse est un accessoire, et les grands esprits ne s'occupent pas de ces détails. La chasse consiste à courir dans les terres labourées, avoir un amas de boue sur chaque mollet, envoyer des coups de fusils au hazard sur les hirondelles et à bien déjeuner. On rentre harassé ; oh ! Tu ne connais pas la chasse, c'est une fort jolie chose.

 

On a voulu me donner une qualité de plus, garde national1. Celle-là court toujours après vous sans qu'on la cherche. Je l'ai congédiée provisoirement. Le brillant d'une épaulette, la gloire de bien faire pirouetter un fusil ne m'ont jamais séduit. Aux yeux d'un philosophe, ce sont de vrais hochets. C'est pour quoi... mon Père a eu la complaisance de reporter le billet adressé à Mr Piet, clerc, chasseur de la etc, etc.

 

Reçois l'assurance de l'amitié inaltérable que je te porte.

Ton affectionné frère Philippe.

 

1Garde nationale : milice de citoyens à Paris. En septembre 1816, la Garde nationale est une obligation pour tous les Français de 20 à 60 ans, imposés ou fils d'imposés, au rôle de contributions directes. Les listes étaient faites par des conseils de recensements composés du maire et de notables nommés par le préfet.

 

 

 

" Il faut avoüer, mon ami, que l'écriture est une belle invention "

 

Ce 3* septembre

 

Il faut avoüer, mon ami, que l'écriture est une belle invention. A son aide tu vas savoir nos plus secrètes pensées et nos plus petites actions, car tu n'ignores pas qu'il y a toujours ici un journal ouvert où chacun place ses articles; à ce moien tu te croirai toujours avec nous, et cette conversation continuelle que nous entretiendrons avec toi nous fera trouver le tems de ton absence moins long et le vuide qui existe ici moins grand.

 

Je te dirais pour ce qui me concerne que pour étourdir mon chagrin, après que je t'ai eu emballé, j'ai fait un tapage d'enfer et un bouleversement de tous les diables dans ta chambre dont j'ai pris tout de suite possession. J'en ai descendu tous les ornemens tels que le grand tableau de la ?... les plâtres etc. j'ai tout lavé, jalousies, carreaux, plancher. Je me suis emparé de la glace du cabinet de mon père que j'ai mise au milieu de mon lit afin de m'apercevoir sans sortir de mes draps si je dors encore à huit heures. J'ai relevé la flèche au plancher et mis de grands rideaux partout. Avec ces petits arrangemens et mes gravures de Versailles que j'ai placées à une distance respectueuse, ma chambre a l'air d'un petit boudoir dans lequel figurent très bien les grâces de Son Excellence sur 4 matelas et un lit de plume.

 

Rien de nouveau en politique, seulement grand scandale dans les élections. Les collèges électoraux ne veulent pas marcher droit. L'intrigue va son train. Croirais-tu par exemple que l'on a fait descendre 180 prêtres de la Montagne à Besançon pour circoncevoir ? le collège ?1 Non, eh bien c'est pourtant vrai ! Et cela n'est pas suspect, c'est un prêtre très roialiste qui l'a écrit à un de nos amis.

 

Adieu, mon ami, porte toi bien, continue à voyager gaiement et bonnement. Mr Baillot m'a encore répété l'autre jour il faut qu'il en prenne à son aise. Ainsi ne te gêne pas et pars de là. Je t'embrasse

Piet (Pascal)

 

1 Phrase un peu énigmatique, le verbe "circoncevoir" n'existe pas, je prends toute suggestion pour une autre transcription. Appel aux historiens pour éclairer ce qui semble être à Besançon un foyer d'ultras, contre-révolutionnaire, élément peut-être en rapport avec la dissolution par Louis XVIII de la Chambre introuvable, le 5 septembre 1816 (voir article "Terreur blanche", Wikipedia).

 

* Ces 2 lettres sont datées des 2 et 3 septembre (et non du 28). Elles ne sont pas numérotées comme les suivantes. Je n'ai pas d'explications pour cet écart, la première lettre de Prosper étant datée du 27 ; or il semble manifestement qu'il s'agit bien de sa toute première lettre et qu'il n'est parti que depuis quelques jours, comme on le comprend aussi de la lettre de la mère ci-dessous.

 

 

" Faisons donc marcher notre plume "

 

Paris ce 28 septembre 1816

Nous étions incertains, mon cher Prosper, si cette lettre te trouverait encore chez ton oncle. Mais après avoir bien calculé ta route, tu dois y arriver lundi soir. Tu n'en repartiras sûrement que jeudi matin, et le courrier arrive je crois le mardi, ainsi tu dois la recevoir. D'ailleurs il y a certain besoin qu'on ne peut pas remettre, le mien est de t'écrire, le tien de recevoir de nos nouvelles le plus vite possible ; faisons donc marcher notre plume. Aussitôt le retour de tes frères notre première question a été de leur demander quels étaient tes compagnons de voyage. A leur réponse, nous avons trouvé le nombre trop restreint, mais me mettant de suite à ta place, j'ai été fort aise que tu te sois trouvé seul jusqu'à la barrière pour avoir le tems de te remettre de l'impression forte que tu venais d'éprouver. Il y a des instans où la vüe des étrangers nous fatigue horriblement. J'ai encore remercié la providence qui t'a fait aller par Chartres pour m'ôter l'inquiétude de la levée d'Orléans, j'ai vu qu'elle voulait me laisser former à l'idée de ton grand voyage. Aussi ferai-je tous mes efforts pour lui prouver ma reconnaissance en lui montrant résignation et patience ; fais en autant, et écrivons nous, que jamais l'idée des ports de lettres ne vienne nous arrêter. Tu sais que j'ai ma petite boîte aux plaisirs, je vais y ajouter à compter du premier octobre une petite somme prise sur ta nourriture. Je ne dépenserai pas un sou aux spectacles jusqu'à ton retour, ainsi je trouverai bien bien largement tes frais de poste et les miens. Nous attendons un mot de toi de Blois où tu as dû coucher hier. Nous sommes bien impatiens de le recevoir et de connaître de quel genre sont la dame, les enfants et autres personnes que tu as dû ramasser en route. Si tu avais pu agripper un bon espagnol ? Quelle joie. Tu as oublié ton fil noir, achètes-en à Bordeaux du très bon, tu n'aurais qu'à avoir un bouton à recoudre à ton pantalon bleu, le blanc jurerait.

 

Tu seras envieux sans doute de nous suivre dans notre intérieur : jeudi à deux heures 1/2 nous avions besoin de l'air extérieur, nous montâmes dans une voiture ton père, ta soeur, Gabriel et moi et nous fîmes conduire à la propriété Beaujon* où nous entrâmes grâce au billet de notre petit écolier. Nous la vîmes avec plaisir, et après avoir tout parcouru, nous revînmes à pieds retrouver Pascal qui avait profité du reste de sa matinée pour nettoyer dans ta chambre, tout retourner, et s'y établir le même soir. Tu le reconnais bien là. Notre Philippe était retourné à sa boutique.

 

Après le dîner, chacun était fatigué, nous allâmes encore faire un tour de boulevard pour nous tenir éveillés, et à dix heures, tout le monde était couché ; après avoir bien pensé que le pauvre voyageur n'en ferait pas autant, qu'il faisait frais, que le carrick serait bien bon pour la nuit. Je m'aperçoit, mon pauvre ami, que j'ai été par le plaisir de m'entretenir uniquement avec toi sans penser que lorsque tu recevras cette lettre, tu seras déjà chez ton oncle et ta tante, qu'ils t'auront déjà prodigué toutes leurs caresses, tous leurs soins. Jouis dans toute la plénitude de ton âme de ces moyens délicieux, témoigne leur en toute notre reconnaissance, et embrasse les bien pour nous, ainsi que cette bonne Philippine, son cher mari, ses jolis enfans, si tu as la satisfaction de les voir comme je le crois. Je t'écrirai à Bordeaux de manière à ce que tu reçoives la lettre samedi ou dimanche au plus tard. Tes malles ne devant arriver que ce jour là, tu n'en repartiras pas avant lundi, ainsi nous avons le tems.

 

Adieu, mon cher enfant, porte toi bien. C'est le voeux le plus ardent de ta bonne mère.

Piet

 

Nous t'embrassons tous de toute la tendresse de notre âme.

Je vais faire dire à Lafitte de venir nous voir, nous causerons tu sais bien de qui.

 

Le jeune ménage** va toujours très bien.

 

 

* Propriété Beaujon

La propriété Beaujon, plus connue sur le nom de Folie Beaujon était un domaine de plaisance à Paris, constitué de bâtiments - une chartreuse, une chapelle, un moulin dans un jardin de 12 hectares. En 1817, le jardin comporte des attractions, comme nous le verrons par la suite (voir lettre de Gabriel, 24 mai 1817), avec l'installation de "montagnes", compris entre les actuelles avenue de Wagram, place Charles-de-Gaulle, avenue des Champs-Élysées, rue Washington et rue du Faubourg-Saint-Honoré.

voir : http://www.wikiwand.com/fr/Folie_Beaujon

 

** Il s'agit de Pierre Charles Mathieu Piet (cousin germain de Prosper), 33 ans, qui s'est marié 3 semaines plus tôt, le 9 septembre 1816, avec Anne Guénée. Les parents de PCM habitent Le Breuilhac - actuellement Le Breuillac (cf. lettre de Prosper du 1er octobre) en Charentes-Maritime.

 

La suite de la correspondance nous montre que le jeune couple est proche de la famille Piet parisienne, la mère donne régulièrement de leurs nouvelles à Prosper, notamment en rapport avec une possible grossesse de la jeune mariée. La mère évoque aussi le défaut de communication entre PCM et ses parents depuis qu'il est installé à Paris.

 

Le moulin de la folie Beaujon en 1827

A.-P. Guyot (musée Carnavalet)

 

https://commons.wikimedia.org/wiki/File%3AP1140330_Carnavalet_Guyot_moulin_de_la_folie_Beaujon_en_1827_rwk.JPG

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Je suis chasseur, et vais être spadassin "

Les " Folies " désignent, depuis la fin du 18ème siècle, de vastes jardins ouverts au public et présentant diverses attractions.

 

Pour citer les principales sur ce plan, les jardins et la Folie Beaujon à l'angle de la place de l'Etoile, la Folie de Chartres (à l'emplacement de l'actuel Parc Monceau), la Folie Boutin, la Bouëxière, et au sud de l'axe des Champs-Elysées, la Folie Marbeuf.

 

voir : http://paris-atlas-historique.fr/33.html