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Paris, ce premier octobre 1816

 

C'est moi qui veux commencer la lettre commune, mon cher Prosper, car tu auras un petit mot de tout le monde. Tu as été bien aimable de nous écrire souvent, et je t'assure que tu as fait grand plaisir à ma bonne mère.

 

J'ai reçu ce matin le cadeau de noce de mon cousin, qui est un grand schal amarante avec de grandes palmes, schal que les demoiselles ne portent pas*; ainsi c'est un cadeau qu'il faut mettre dans l'armoire, et auquel il ne faudra pas toucher. Il a envoyé à maman tu ne devinerais jamais quoi, j'aurais beau te le donner en cent. Six aulnes de lévantine grise. Elle vient de lui faire une belle lettre et de lui envoyer sa robe. Nous verrons comment il prendra cela. Ainsi voila des cadeaux qui au lieu de nous faire plaisir nous ont beaucoup contrariées. Il faut que ma cousine ait bien peu de goût, et qu'elle connaisse bien peu les usages et les convenances.

 

Philippe a fait une superbe partie de chasse dimanche, il est parti à trois heures du matin avec plusieurs de ses camarades. Ils ont été à Choisy à pied, et ont chassé toute la journée. Il étaient treize, et ont tué deux perdrix et trois cailles. Pour Philippe, il s'est contenté de viser sans rien attraper.

 

L'entrevue des cousines Lamarre avec Mme Piet se fera demain ici. Je verrai comment on se trouvera réciproquement.

 

Adieu, mon cher ami, porte toi comme moi, et tu n'auras pas à te plaindre de la providence. Je t'embrasse de toute la tendresse de mon âme.

 

Ta soeur chérie.

P. Piet

 

* voir :

 

 

 

" Munis toi de papier d'Hollande "

 

Je te vois déjà un peu délassé, mon cher ami, de la fatigue d'un séjour non interrompu de près de 5 jours, sans compter une partie des nuits, dans la diligence, et toujours en chétive compagnie. Le plus fort est fait puisque tu n'auras plus actuellement qu'un ou deux jours de route sans repos. On a assez parlé de la nécessité des provisions en voyageant en Espagne pour que je ne doive pas craindre que tu les oublies : d'ailleurs tu n'est pas difficile. Le chocolat qui sera à ta disposition partout sera un bon préservatif contre le jeûne absolu. Tu auras vraisemblablement écrit à Mr Loffet à ton arrivée soit à Bordeaux, soit à Bayonne. Ta correspondance commerciale doit sans doute être dégagée de compliment: mais il n'y aurait pas de mal ce me semble que l'une de tes premières lettres exprimât ta reconnaissance en la marque distinguée de confiance qu'ils ont bien voulu t'accorder, et le grand désir que tu as de leur prouver que tu la mérites. Tu compteras sans doute dans ton premier compte le trimestre échu de tes appointements et toute la dépense relative à ton voiage : je n'ai pas besoin de te recommander d'en y comprendre que ce qui doit être à la charge de la maison. Mais que ta délicatesse n'aille pas trop loin à cet égard, sauf à négliger les articles de peu d'importance dont tu leur dirais à ton retour que tu n'as pas voulu surcharger leur mémoire ou que tu pourrais porter ... sous celui des menuës dépenses du mois. ...

 

Munis toi de papier d'Hollande pour ta correspondance. Nous en aurons de même à compter de la première lettre que nous t'écrirons.

 

Tu as quitté Paris renfermant des beautés de toute espèce dont tu ne t'es jamais occupé, et dans ton voiage, les choses les moins marquantes te frappent. Recueille avec soin ce que tu auras vu, et quand tu seras de retour tu compareras avec ce que renferme la capitale d'analogue à tes découvertes de voiage.

 

Ton parrain et Mme Beauchet auront sans doute une mention spéciale dans l'une de tes premières lettres. Rappelle toi de .. à autre de nos alentours. Le souvenir nominal exprimé dans ta correspondance fera plaisir j'en suis sûr d'autant plus que chacun nous demande avec intérêt des nouvelles du voiageur.

 

Je laisse un peu de place à Gabriel et la pauvre maman voudra bien aussi te dire son petit mot. Au milieu de tout cela, tu aurais de la peine à distinguer, mon pauvre ami, qui t'aime le plus puisque tu es chéri de tous. Je t'embrasse pour mon compte de toute la tendresse de mon âme.

P. (père)

 

 

" Ton flageolet est dans ton petit sac "

 

Paris ce premier octobre 1816

Pour ton début, mon ami, tu n'as pas été heureux en compagnons de voyage, mais au moins tu auras gardé ta bonne place, tu te seras bien mis à ton aise, c'est bien quelque chose. Ton flageolet est dans ton petit sac, il est fâcheux que tu ne l'aies pas su, tu aurais enchanté les enfants de ta picarde. Tes lettres de Chateaudun et de Tours nous ont fait un sensible plaisir, nous voyons que tu soutiens bien la fatigue. Tu as dû, néanmoins, en avoir bien assez en arrivant hier soir chez ton oncle. Ce pauvre frère et ma soeur, comme ils auront été contents de te tenir! Et toi, heureux de retrouver une famille et un repos complet. Je voudrais déjà tenir tous les détails que tu nous donneras à ce sujet.

 

J'ai fait donner hier de tes nouvelles à ces messieurs, de suite Mr Baillot est venu chez moi dans la matinée, nous avons causé du voyageur avec plaisir et intérêt. Il désirait avoir une grammaire espagnole et le premier volume de Gil Blas. Il présume que tu les auras prêté au jeune Albarède. Il paraît qu'il traduira lui-même, ne voulant pas mettre la correspondance dans des mains étrangères. Il paraissait croire d'abord que tes malles arriveraient directement à Bayonne, il a paru ensuite penser qu'elles étaient ensuite adressées à Bordeaux, mais qu'elles pourraient filer de suite à Bayonne, tu éclairciras ton affaire. Il attend de tes nouvelles de Bayonne. C'est là que quelqu'un de nous t'écriras la première fois, et à compter de cet endroit, ton père désire que tu numérotes tes lettres, nous en ferons autant de notre côté afin de s'assurer qu'il ne se perd pas de lettres et de mettre le plus grand ordre dans notre correspondance. Tu ne partiras pas de cette ville sans nous donner l'adresse où nous pourrons t'écrire en Espagne, sinon j'irais tourmenter le papa Loffet.

 

J'ai vu hier Lafitte qui est venu tout joyeux me dire qu'il avait reçu un mot de toi. Il est content de sa santé. celle de ton parrain se soutient assez bien. Nous avons été dimanche soir lui donner de tes nouvelles.

 

Le très bon Pascal vient d'alléger sensiblement ma dépense en se chargeant de l'entretien de sa soeur, et de celui de Philippe. Il vient de me dire en me voyant t'écrire de te dire combien tu lui manques. Qu'est-ce que je dirai donc ?

 

Si je n'arrêtais pas ma plume, mon pauvre ami, je ne sais pas où elle me conduirait. Il faut pourtant songer à ses affaires de ménages, et c'est aujourd'hui les fameux comptes du trimestre. Toute à toi, ta bonne mère.

 

On t'embrasse de toutes parts.

Piet (maman)

 

P.S. Pascal est fâché que tu n'aies pas emporté ta culotte blanche.

 

 

 

" Il n'a pas de ces mines renfrognées qui font peur "

 

Ce 3 octobre 1816

Quand on a si peu de place, il faut être concis, mon cher Prosper, je tâcherai donc de l'être. Je me suis emparé de tout ce que tu avais laissé en fait de canifs, compas, cire, poinçons, etc. J'ai pris aussi une de tes paires de souliers, qui me vont à merveille sous des guêtres. En habiles tailleurs, maman et ma soeur m'ont fait une veste avec ton habit marron, qui m'est très commode le matin.

 

Je vais commencer l'allemand dès aujourd'hui : mon maître viendra à une heure. Il a dit que je saurais écrire dans trois leçons et prononcer au bout de quelques autres, et qu'en un an, je saurais si je veux l'allemand. Le même maître me servira de répétiteur et si l'on veut, il m'enseignera les calculs. Il a l'air d'un brave homme, il n'a pas de ces mines renfrognées qui font peur, mais une mine ordinaire.

 

Aussitôt que Pascal a eu pris ta chambre, je me suis installé dans le cabinet. C'est là qu'avec l'habit marron qui me descend aussi bas par derrière que par devant, et dans mon grand fauteuil, je recevrais monsieur chnif chnof chnoram. Je ne sais si c'est comme cela pour toutes les langues, mais il me semble que j'aurai de la peine à prononcer et à écrire l'allemand, mais va, j'ai bien pu prononcer ce maudit grec et l'écrire, il en sera de même j'espère de l'allemand. D'ailleurs mon maître m'a rassuré, il m'a dit que ce n'était pas si difficile qu'on le croyait. Adieu, mon cher Prosper, ton frère qui te chérit, et qui suivra tes traces dans la route commerciale.

G. Piet

 

" Le son du violon... "

Il faut que j'en rabatte aujourd'hui, mon cher fils, car on ne m'a laissé que peu de marge ; au fait, chacun son tour. Tu vois que chacun t'a dépouillé à sa manière : moi j'ai repris à Philippe le plus vieux des pantalons verts et un gilet noir mauvais pour les donner à ce pauvre Pierre. Un chapeau au grand décrotteur, une vieille cravate noire au petit. J'ai fait des contents à bien peu de frais. Du reste, j'ai resserré toutes tes affaires propres sous clef, plus tout ce qui concerne la garde nationale.

 

J'ai retardé notre retour de noce, c'était trop près de ton départ. Le son du violon aurait fait sur moi l'effet contraire qu'on en attend. Le jour que tu devras mettre le pied sur les terres espagnoles, j'irais à la messe. Puis, ta soeur et moi, nous jetons à corps perdu sur la carte espagnole pour te suivre pas à pas. J'espère que c'est un fier stimulant pour apprendre sa géographie que d'avoir un fils et un père chez l'étranger. Ne t'embarque toujours pas sans provisions pour toi et ta bête. Deux précautions valent mieux qu'une. L'entrevue dont ta soeur te parle a eu lieu hier. On a été fort content de notre jeune femme. Le ménage va toujours bien.

 

Ta soeur m'appelle pour sa leçon, le papier me manque, il n'y a plus que l'espace pour te dire que tu es toujours présent à notre pensée. Tu sais comme je t'embrasse, du fond du coeur.

Ta mère.

 

 

La maman me laisse à son tour assez de place pour te dire qu'en cas d'accidents faits pour t'inquiéter, tu devras m'écrire rue de Choiseul, Hôtel de l'Ordre de l'Enregistrement*, afin de ménager ses pauvres nerfs.

(Papa)

 

* Philippe-Louis Piet est en 1817 Chef de division de l'administration des domaines, et donne à Prosper son adresse professionnelle.

 

 

Prosper Piet

Journal de voyage 1816-1817

" Schal amarante et lévantine grise "